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¬ę¬†L’Honneur d’√™tre ouvrier¬†¬Ľ – Abb√© Victor Dillard

¬ę¬†L’Honneur d’√™tre ouvrier¬†¬Ľ par l’Abb√© Victor Dillard

Sur proposition de Foucauld Roussel, Li209

Le texte ci-dessous a √©t√© √©crit par l‚Äôabb√© Victor Dillard, j√©suite et aum√īnier clandestin du STO, intern√© en 1944 au camp de Dachau, o√Ļ il meurt en 1945.

Une petite biographie de l’Abb√© Dillard est disponible ici.

Tir√© de ¬ęLes sorciers du Ciel¬Ľ de Christian Bernadac (1969).

 

¬ę¬†Pendant plus de six mois, j’ai eu l’immense avantage de vivre aussi compl√®tement que possible la vie ouvri√®re. Je dis bien aussi compl√®tement que possible, car en r√©alit√© je n’ai pas √©t√©, je ne pouvais pas √™tre ouvrier. Je m’en suis rendu compte √† l’attitude des autres qui ne m’ont jamais totalement pris pour un des leurs. Je n’ai jamais pu d√©cider M√™ko, le Russe, qui fut comme Welder_at_work√©lectricien mon compagnon de travail, √† me tutoyer, quelque chose l’en emp√™chait. Et j’ai compris peu √† peu qu’ils avaient raison. Ne devient pas ouvrier qui veut. Il existe une culture ouvri√®re qui ne se jauge pas avec les bar√®mes de la culture tout court. Je sais maintenant ce que cela veut dire ¬ę l’honneur d’√™tre ouvrier ¬Ľ autrement que par les discours et par la po√©sie.
Pour √™tre ouvrier, il aurait fallu que mon corps f√Ľt fa√ßonn√©, sculpt√© pour cet usage. L’ouvrier ne travaille pas seulement avec ses mains, c’est tout son corps qui est engag√© dans la bataille, la passionnante et amoureuse bataille avec la mati√®re. Quand mes yeux ont √©t√© br√Ľl√©s par l’arc de la soudure √©lectrique, mes oreilles accord√©es √† l’assourdissant ronflement des machines ou au mart√®lement des t√īles, mes jambes, mes genoux habitu√©s √† la voltige des escalades dans les charpentes m√©talliques, tous mes muscles tendus pour le serrage d’un boulon ou le d√©crochage d’une m√®che, les poumons rompus √† la respiration empoussi√©r√©e du m√©tal qui vous p√©n√®tre, tout le corps rhumatisant de courants d’air malsains et stri√© de cicatrices diverses, j’ai compris que si j’avais v√©cu cela depuis mon enfance, mon √™tre ne serait pas ce qu’il est, et ma sensibilit√© serait diff√©rente.
Il faut avoir √©t√© sur place, personnellement engag√© dans la symphonie, pour se rendre compte que les mains ne peuvent pas √™tre propres ni les ongles impeccables quand on a travaill√© dans le cambouis. J’ai dit l√†-bas la messe avec des mains ignobles mais triomphales. On ne peut pas se servir d’un mouchoir avec des mains pareilles, et l’on doit se moucher avec ses doigts. J’ai compris que le fait de cracher par terre √©tait une d√©fense instinctive de l’organisme, et que l’hygi√®ne √©tait un luxe m√©ritoire et pour certains quasi inabordable. Le vieux Dory qui travaillait avec moi √† la soudure autog√®ne touchait sans se br√Ľler les gouttes de m√©tal en fusion, il avait fait cela toute sa vie.
Je me souviens d’avoir, un jour, pendant l’hiver, r√©par√© le moteur du pont roulant ext√©rieur. Je travaillais sur le haut du pont, en plein vent qui gla√ßait compl√®tement tout le corps. Il me fallait d√©visser entre le pouce et l’index de minuscules vis qui r√©sistaient ferme. Je ne sentais pas mes doigts, ils √©taient violets. Je n’ai pu m’en tirer qu’en descendant de l’√©chelle toutes les cinq minutes pour courir me d√©geler les mains sur un brasero et je suis rest√© longtemps apr√®s avoir fini, incapable de faire un mouvement et pleurant de froid. J’ai vu M√™ko, en d’autres occasions, r√©parer le m√™me moteur. Lui tenait le coup : il savait; il est vrai qu’il √©tait russe. Il avait une mani√®re √† lui de d√©geler ses doigts en se frottant les cheveux qui √©taient souveraine. Et puis, il √©tait ouvrier depuis toujours.
Si l’esprit est conditionn√© par la sensibilit√©, rien d’√©tonnant qu’il y ait une mentalit√© ouvri√®re, une pens√©e ouvri√®re, qui restera toujours √©trang√®re aux philosophes et aux savants. Et cette mentalit√© est encore fa√ßonn√©e par l ‘objet sur lequel elle s’exerce. Il faut avoir travaill√© pour comprendre la mati√®re et sa beaut√© et son myst√®re et sa vie. Car la mati√®re est vivante, je ne savais pas cela non plus. Dans mon domaine d’√©lectricien, cette vie √©tait peut-√™tre plus sensible qu’ailleurs; pourtant, il me semble que les camarades l’exp√©rimentaient comme moi m√™me. La machine a une √Ęme. Elle a ses moyens d’expression √† elle; elle a ses bruits, imperceptibles √† tout autre qu’√† son conducteur, ses plaintes, ses maladies, ses caprices, ses manies. Il existe un accord tacite entre elle et son ma√ģtre, des habitudes r√©ciproques, une collaboration d’impond√©rables. L’ouvrier ne travaille pas avec n’importe quel outil, fut-il le plus √©l√©mentaire, mais avec son outil, celui qui est mari√© √† sa main depuis toujours. On dira que mon imagination travaille, et que tout cela est po√©sie. Je pense qu’il y a bien plus que cela, et que ce n’est pas par hasard que le Christ a voulu √™tre ouvrier. Il a aim√© le bois, dont il connaissait tous les secrets, dans la familiarit√© d’ une collaboration de vingt ann√©es. Il est n√© sur ce bois dans la cr√®che et il a voulu mourir dans l’√©treinte sanglante de son ami, de son fr√®re, le bois. De nos jours peut-√™tre, aurait-il aim√© le fer comme il aima le bois, il aurait travaill√© avec passion la soudure et le tour et l’ajustage, et il aurait communi√© par l√† avec cette mati√®re qu’il connaissait si bien, dans tous ses secrets, comme il connaissait le vent, la temp√™te et les poissons du lac.
La r√©paration d’une machine est source des m√™mes joies que la cr√©ation artistique. Je me souviens d’une machine √† soudure √©lectrique (un couple transformateur moteur et dynamo), qui avait rompu ses amarres pendant un transport par le pont roulant et √©tait tomb√©e de 10 m√®tres de haut. La machine gisait l√†, debout sur ses deux petites roues de derri√®re, comme un chien malade, et M√™ko se tordait de rire en la regardant. On a travaill√© dessus pendant trois jours, sans arr√™t, r√©parant tout, pi√®ce par pi√®ce, le timon, les roues, les condensateurs, les interrupteurs, etc., etc. On l’a remont√©e compl√®tement et puis, prudemment, on a essay√© de lui redonner la vie en la branchant sur le courant. Cela n’allait pas au d√©but, ensuite cela alla mieux. M√™ko l’a r√©gl√©e en fin connaisseur, jusqu’√† ce que les sonorit√©s soient exactement accord√©es, l’arc impeccablement ajust√© √† la soudure. Et quand elle a roul√© √† point, ce fut pour nous deux une joie inexprimable d’avoir ranim√© ce cadavre, de sentir que par nous il y avait une vie de plus dans l’usine, comme si un enfant √©tait n√©. Ce sentiment de la paternit√© ouvri√®re est peut-√™tre un des plus forts que j’aie jamais connus; il me semble que je pourrais revenir dans des ann√©es et des ann√©es, j’irais reconna√ģtre tout de suite si l’interrupteur de s√©curit√© que j’ai confectionn√© pour la perceuse, si le trolley a√©rien que j’ai ajust√© au pont roulant, si les circuits suspendus de la sir√®ne d’alarme, fonctionnent encore, parce que tous ceux-l√† sont mes enfants, et je ne puis songer √† eux sans un sentiment d’intense fiert√©, la fiert√© ouvri√®re. Quand le Christ, plus tard est repass√© √† Nazareth, j’imagine qu’il a d√Ľ jeter un coup d’Ňďil sur telle ou telle charpente o√Ļ il avait mis davantage de lui-m√™me, et qu’il a demand√© √† Jacques ou √† G√©d√©on des nouvelles de sa charrue.
Je m’inqui√©tais autrefois de savoir comment pouvaient fonctionner en Allemagne ces invraisemblables usines internationales o√Ļ travaillait une population h√©t√©roclite de Russes, de Serbes, de Polonais, d’Italiens, de Fran√ßais, etc. J’ai compris sur place que le lien entre tous ces hommes n’√©tait pas la destination de leur travail (sur laquelle ils ne s’entendaient √©videmment pas), mais la simple communion collective avec la mati√®re, quelque chose comme un corps vivant du travail. Quand je revoyais, en traversant. les ateliers, trois compagnons frapper les rivets √† la masse, un Russe, un Allemand, un Fran√ßais, et que j’admirais le synchronisme impeccablement pr√©cis de leurs gestes, le rythme harmonieux de leur frappe, je pensais qu’au-dessus des contradictions du Weltanschauung et des incompr√©hensions de langue, il y a une solidarit√© essentielle de travail, et que le lien par la mati√®re est aussi puissant peut-√™tre que le lien de l’ esprit. L’internationale ouvri√®re n’est. pas seulement une √©lucubration marxiste, mais une r√©alit√© tangible. Et il fallait que le Christ vint et f√Ľt ouvrier et s’incarn√Ęt en la mati√®re eucharistique pour que l’opacit√© de cette mati√®re f√Ľt vaincue et que cette communion mat√©rielle devint une communion d’amour. Car les hommes, sans lui, s’arr√™teraient √† la mati√®re pure sans comprendre son √Ęme. Comme ils ont su la prostituer contre nature pour l’asservir aux instruments de mort, ils savent aussi prostituer sa fonction r√©conciliatrice pour l’asservir aux oeuvres de division et de haine. Et ceci est un sacril√®ge, car la mati√®re est sainte.
Cette d√©couverte de la mati√®re et de sa fonction unificatrice m’a conduit √† ¬ę¬†r√©aliser¬†¬Ľ , au sens anglais du terme, une √©chelle de valeurs que je ne faisais que soup√ßonner. La hi√©rarchie du travail n’est pas simplement une question de rendement, d’autorit√©, ni m√™me de comp√©tence. Elle a une valeur en quelque sorte ontologique. Je ne parle pas ici de la hi√©rarchie officielle des contrema√ģtres, ing√©nieurs, etc. Je parle de ceux qu’√† l’ int√©rieur de l’usine on consid√®re comme les bons ouvriers. Leur salaire n’est pas toujours caract√©ristique de la valeur. En dehors du travail, ils peuvent ne pr√©senter aucune qualit√© humaine, ils peuvent √™tre balourds, ivrognes ou immoraux. A leur place, dans l’usine, ils sont comme transfigur√©s; ils sont ceux qui savent. Ni la mati√®re, ni l’outil n’ont de secret pour eux, ils op√®rent des miracles de pr√©cision, de fini, de fignol√©, qu’il faut avoir surpris pour les croire op√©r√©s de main d’homme. Ils ont des diagnostics infaillibles, des coups de main qui valent ceux d’un chirurgien de marque, des habilet√©s de fleurettiste, ils sont les artistes, les grands artistes du m√©tal. Je vois encore Meyer, le gros Meyer, l’as de la soudure, que l’on appelait d’un bout √† l’autre de 1’usine d√®s qu’il s’agissait d’une op√©ration d√©licate. C’est lui qui m’a soud√© bout √† bout des fils de cuivre trop courts, sans qu’on puisse d√©couvrir o√Ļ √©tait la soudure, j’allais dire la cicatrice. Je pense √† cet √©lectricien de chez Huhan qui montait de temps en temps √† l’usine et vous op√©rait en un tournemain les jonctions les plus scabreuses de courant √† haute tension. Et combien d’autres. Tous ceux- l√† m√©ritent un respect qu’on ne leur d√©cerne gu√®re en dehors du cercle infime de ceux qui les voient travailler. Ils sont les ignor√©s, les m√©connus sociaux, ceux auxquels on d√©nie parfois toute valeur humaine. D’autres aux mains propres et au col immacul√© se font saluer ¬ę cher ma√ģtre ¬Ľ, se pavoisent de rosettes et s’encadrent de publicit√©. Eux resteront comme ouvriers, inconnus m√™me de leur femme et de leurs gosses, de leurs amis, parce qu’ils ne sont virtuoses que de la mati√®re, comme si ce travail ne conf√©rait pas une noblesse, comme s’il n’√©tait pas, lui aussi, cr√©ation et parfois oeuvre de g√©nie.
Il faut avoir v√©cu cela pour comprendre que Dieu s’est fait charpentier.¬†¬Ľ

 

Source : http://ab2t.blogspot.fr/2014/04/verbatim-abbe-victor-dillard-lhonneur.html